Les bombes humaines de Pyongyang
Les bombes humaines de Pyongyang
par Mathieu Perreault
J’ai rencontré Li Byol-suk, Li Dong-suk et Li Dae-suk il y a cinq ans à l’orphelinat de Pyongyang. Elles étaient des triplées de 5 mois, qui avaient été prises en charge par l’État nord-coréen pour récompenser leurs parents d’être si fertiles. Leurs prénoms avaient été « personnellement » choisis par le «cher leader » lui-même, Kim Jong-il, m’avait assuré la puéricultrice. Mis bout à bout, les prénoms des sœurs Li forment le mot « Byoldongdae », qui signifie « avant-garde ».
Ma visite de cinq jours à Pyongyang, avec quatre autres journalistes qui accompagnaient une délégation diplomatique canadienne, avait lieu en plein hiver, par un froid de canard. Et pourtant, les paysans croisés sur une route de campagne, en banlieue de la capitale nord-coréenne, allaient nu-pieds dans leurs chaussures. Dans les champs, des tracteurs rouillés et des charrettes immobiles, et quelques paysans qui transportaient des paniers de terre sur leur dos.
Les « minders » qui nous faisaient visiter Pyongyang – malgré nos demandes répétées, impossible de quitter la ville – surveillaient étroitement nos entrevues. Pas question de parler aux pauvres paysans. Toutes les personnes à qui nous parlions avait deux télés, un logement chauffé et confortable, une chambre pour chaque membre de leur famille. Elles chantaient les louanges de Kim Jong-il.
Mais il est impossible de tout contrôler. Sur l’autoroute moderne qui va de l’aéroport à la capitale, nous n’avons croisé que quelques rares voitures; mais sur l’accotement marchaient d’un air las des dizaines de personnes. « Ils se rendent au travail », expliquaient nos hôtes nord-coréens.
Austérité
Le soir, seuls quelques portraits de Kim Il-sung, le père de Kim Jong-il, étaient éclairés. Même les trams et autobus circulaient phares éteints. À la radio, une chanson militariste, traduite par un diplomate occidental, exhortait la population à enfanter davantage de « bombes humaines ».
Dans une maternité, nous avons visité un laboratoire. Quatre techniciens travaillaient aux microscopes, pianotant sur des calculatrices des années 70, sans prendre de notes. Malheureusement, les chargeurs de papier de leurs calculatrices étaient vides. Quand nous avons quitté le laboratoire, le journaliste du Toronto Star est retourné chercher une pièce de son appareil photo qu’il y avait oublié. Les techniciens avaient disparu.
Un coopérant occidental rencontré à Pyongyang m’a raconté une visite à une crèche de la ville de Sinuiju, dans le nord-ouest du pays. La pièce la plus chaude faisait 10 °C. Dans une autre, il a découvert des enfants de 2 ans qui rampaient : à cause de la malnutrition grave, ils n’avaient pas encore appris à marcher. Les enfants de 7 ans ont 20 centimètres et 10 kilos de moins que ceux de la Corée du Sud.
Est-ce de la fierté, ou une volonté de dissimulation ? Nous n’avons vu aucun des nombreux signes de la famine, qui durait déjà depuis 10 ans, et a continué depuis. Nos hôtes ont préféré nous faire visiter le mausolée où le corps de Kim Il-sung est exposé en permanence, l’arc de triomphe plus grand que celui de Paris, l’obélisque plus haut que celui de Washington. Et chaque matin à 8 h, une fanfare composée des employés des magasins voisins jouait devant notre hôtel.
Sources : Cyberpresse
Posté par Adriana Evangelizt