Anna Politkovskaïa figurait sur une liste de 89 personnes à abattre
Sur Internet, des ultranationalistes russes dressent des listes d'"ennemis de la Russie" à "éliminer"
L'une des pistes évoquées pour le meurtre d'Anna Politkovskaïa est celle d'extrémistes nationalistes qui la considéraient comme une "ennemie de la patrie". Svetlana Gannouchkina, une militante russe des droits de l'homme, a expliqué dans une conférence de presse, mardi 10 octobre à Moscou, qu'elle figurait sur une liste de 89 personnes menacées de mort par une organisation appelée "La Volonté russe".
Cette liste appelle les "patriotes" à "prendre les armes" et à l'exécuter ainsi que d'autres "amis des étrangers". Svetlana Gannouchkina a pris connaissance de ces menaces en août, lors que les informations sont parues sur le site Internet russianwill.org. D'autres personnalités, comme la journaliste Evguenia Albats et l'ancien dissident Serguei Kovalev, ont été mentionnés sur ce site, qui a cessé d'être accessible mercredi.
"Comme je ne peux rien faire dans cette situation, j'essaie de ne pas y penser", a commenté Mme Gannouchkina. Au lendemain de la mort d'Anna Politkovskaïa, lors d'une manifestation sur la place Pouchkine qui lui rendait hommage, de nombreux participants commentaient le fait que la journaliste de Novaïa Gazeta avait elle aussi figuré sur des listes noires établies par des groupes nationalistes russes. Ceux-ci lui reprochaient de compter beaucoup d'amis parmi les Tchétchènes. Anna Politkovskaïa avait notamment été ciblée par le groupe nationaliste Parti national souverain de Russie, qui a dressé une liste de 63 personnes "ennemies de la Russie".
Depuis plusieurs années, la Russie connaît une multiplication de groupes extrémistes et xénophobes, et des actes de racismes violents sont régulièrement perpétrés, que ce soit contre des étudiants africains ou asiatiques, ou des ressortissants de pays du Caucase et d'Asie centrale.
Les "ennemis de la Russie" sont définis par les différents sites ultranationalistes comme étant ceux dont les activités sont financées par des fondations étrangères. Quatre sites de ce type ont été identifiés par les militants des droits de l'homme.
"Je comprends que nous sommes tous placés sous la même menace" a déclaré Svetlana Gannouchkina, qui dit avoir reçu une série d'appels téléphoniques menaçants, et précise que les nationalistes possèdent les coordonnées des personnes listées.
Les listes qui incitent au meurtre sont en principe interdites par la loi. Elles apparaissent et disparaissent. La première liste est apparue il y a dix ans. Aujourd'hui on trouve dans ces listes des journalistes, des libéraux, et désormais des politiques explique Vladimir Pribilovski, du centre d'analyse Panorama. Il explique que lorsqu'il s'agit de menace contre une personnalité politique de haut rang, comme Valentina Matvienko, gouverneur de Saint-Pétersbourg et proche du président Vladimir Poutine, des démarches juridiques sont lancées contre les responsables du site. Mais dans les autres cas, impliquant des menaces contre des opposants au pouvoir, cela n'est pas le cas.
Svetlana Gannouchkina explique qu'elle avait demandé une intervention des services du procureur, après avoir découvert son nom sur une liste en août, mais que rien n'avait été fait ensuite par les autorités. Elle dit avoir lu notamment le texte suivant, écrit par ces groupes nationalistes : "L'heure des représailles est venue. Monsieur Mauser (pistolet), c'est à toi de jouer".
"Un site est apparu après la mort d'Anna Politkovskaia, où l'on voit plusieurs portraits dont le sien, c'est le dernier de la galerie. Une mention, ajoutée après l'assassinat, précise que l'ordre n'est pas important. L'essentiel c'est le fait de la liquidation, est-il écrit," raconte M. Pribilovski. En mars 2006, le Parti libéral-démocrate russe (LDPR), dirigé par l'ultranationaliste Vladimir Jirinovski, avait lui aussi publié une liste comportant les noms d'"ennemis du peuple russe". Anna Politkovskaïa figurait sur cette liste.
Les députés du parti LDPR ont expliqué qu'ils répondaient ainsi à la provocation du directeur de galerie et politologue Marat Guelman. Celui-ci avait fait qualifié des membres du LDPR de "néofascistes".
"Il est difficile de dire si l'assassinat d'Anna Politkosvkaïa est lié à ces listes mais il est clair que le contexte actuel, et notamment la politique à l'encontre des Géorgiens et leurs expulsions ne font qu'accroître le climat d'intolérance", résume Semion Tcharni, du Centre des droits de l'homme de Moscou.
Sources : Le Monde
Posté par Adriana Evangelizt