L'alliance entre Washington et Ankara sous tension

Publié le par Adriana Evangelizt

L'alliance entre Washington et Ankara sous tension

par Guillaume Perrier

"Les vingt-sept imbéciles américains". En accord avec le titre du quotidien Vatan, la Turquie s'est réveillée de méchante humeur, jeudi 11 octobre, après l'adoption, la veille, devant la commission des affaires étrangères du Congrès américain, par 27 voix contre 21, d'une résolution reconnaissant le génocide arménien de 1915. "C'est la même déception que celle que nous avons connue avec la France, soupire Mehmet Dülger, membre du Parti de la justice et du développement (AKP) et ancien président de la commission des affaires étrangères au Parlement. "Nous avons du mal à comprendre les Américains, alors qu'eux-mêmes sont en train de commettre un génocide en Irak", ajoute-t-il. En signe de protestation, la Turquie a rappelé, vendredi, son ambassadeur aux Etats-Unis pour consultation.

La résolution américaine qui embarrasse la Maison Blanche et hérisse Ankara pourrait fissurer un peu plus l'alliance stratégique entre les deux membres de l'OTAN, déjà ébranlée par les opérations de guérilla du Parti des travailleurs kurdes (PKK) et par des désaccords de plus en plus évidents sur la politique américaine au Moyen-Orient.

La blessure la plus sensible reste la présence persistante du PKK dans le nord de l'Irak, malgré les promesses régulières de Washington et de Bagdad d'y mettre fin. La guérilla kurde a tué près d'une centaine de soldats turcs depuis janvier et l'armée réclame le droit de lancer une opération transfrontalière en Irak pour "éradiquer l'organisation terroriste". L'émotion qui a accompagné les cercueils des quinze soldats, "martyrs" aux yeux de nombreux Turcs, tués ces derniers jours, a obligé le gouvernement à faire montre de fermeté. Lundi, le Parlement dira s'il autorise l'envoi de troupes pour une opération d'envergure contre le PKK en Irak, qui embarrasserait un peu plus l'administration Bush.

Soucieux de ménager leurs alliés kurdes d'Irak, les Etats-Unis ont jusqu'ici semblé négliger les plaintes d'Ankara. L'émissaire spécial chargé de régler le problème du PKK, le général à la retraite Joseph Ralston, a démissionné la semaine dernière sans avoir obtenu le moindre résultat en un an. Pour ses détracteurs, Joseph Ralston a surtout oeuvré au réarmement de l'aviation turque.

"L'attitude américaine est de plus en plus irresponsable", regrette Soli Özel, professeur de relations internationales à l'université Bilgi d'Istanbul. "En Turquie, tout le monde est persuadé qu'ils soutiennent le PKK", constate Sedat Laçiner, directeur de l'Organisation pour la recherche internationale et stratégique (USAK) à Ankara.

Une certitude alimentée par les témoignages, il y a quelques mois, de repentis du PKK qui avaient affirmé que le mouvement était directement armé par les Américains. Washington a récemment admis que 190 000 armes livrées aux autorités irakiennes avaient disparu en 2004 et en 2005. La Turquie est persuadée qu'une bonne partie de ce stock s'est retrouvée dans les mains du PKK, une organisation pourtant classée terroriste par les Etats-Unis, l'Union européenne et la Turquie.

Le dépit est tel que, selon une étude publiée début 2007, seulement 7 % des Turcs disent apprécier les Etats-Unis. Depuis l'invasion américaine de l'Irak en 2003, le sentiment antiaméricain est devenu un thème porteur pour les partis politiques comme pour les réalisateurs de cinéma. Le film, La Vallée des loups-Irak, sorti en 2006, est le plus grand succès du cinéma turc. Son héros, un agent secret aux méthodes expéditives, part en mission au Kurdistan irakien pour venger l'honneur de la Turquie, bafoué par les Américains.

Depuis 2003, les relations bilatérales sont marquées par une série de différends profonds sur les dossiers moyen-orientaux : refus du Parlement turc d'autoriser le passage vers l'Irak des troupes américaines, visite d'officiels du Hamas à Ankara en février 2006... Le prochain voyage à Ankara du président syrien Bachar Al-Assad devrait susciter la réprobation de Washington. Tout comme les investissements turcs dans les champs de gaz de Pars, en Iran, conclus en juillet.

"Depuis la présidence de Ronald Reagan, les républicains ont toujours eu de bonnes relations avec les militaires turcs", note l'ancien ministre des affaires étrangères Ilker Türkmen. L'arrivée au pouvoir de l'AKP a bouleversé cet équilibre. Mais la Turquie demeure une des portes de sortie des troupes américaines en Irak. Un atout crucial pour M. Erdogan, qui doit se rendre à Washington en novembre.

Sources Le Monde

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